Comment expliquer l’intention de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X (FSSPX) d’ordonner de nouveaux évêques ? Même si les discussions se poursuivent avec Rome, l’abbé Clément Barré, prêtre du diocèse de Bordeaux, y voit l’effet de la logique de rupture dans laquelle la Fraternité s’est structurée dès sa fondation.
Cela se murmurait depuis plusieurs mois, et a été officialisé ce 2 février. La décision de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X (FSSPX) de procéder à l’ordination de nouveaux évêques sans mandat romain, semble marquer son refus persistant de retourner à la pleine communion avec Rome. Et ce n’est malheureusement pas une surprise. C’était annoncé, inscrit dans la logique même de son histoire, et d’une certaine manière inévitable. Au-delà des débats liturgiques ou théologiques qui ont souvent occupé le devant de la scène, c’est une question existentielle qui se pose ici, touchant au cœur de l’identité de cette fraternité.
Une logique de rupture
Fondée en 1970 par Mgr Marcel Lefebvre, la Fraternité s’est construite sur un geste de refus : refus de certaines évolutions postconciliaires, vécu comme un devoir de fidélité. Il faut être juste : la Fraternité existait avant 1988. Mais les sacres épiscopaux de 1988, accomplis sans mandat pontifical, ont constitué un basculement. Ils ont fixé la Fraternité dans l’état où elle se trouve encore aujourd’hui, une réalité durablement structurée par une logique de rupture, au prix d’une condamnation alors immédiate : l’excommunication de l’archevêque et des évêques concernés.
Dès lors, revenir sur le geste fondateur, ce ne serait pas seulement rouvrir un dossier historique : ce serait consentir à une remise en cause intérieure. Ce serait, au minimum, interroger la décision de Mgr Lefebvre ; mais surtout, c’est accepter de toucher à ce qui donne sens à l’existence même du groupe. À plus ou moins long terme, ce chemin impliquerait aussi une transformation radicale, et peut-être la disparition de la Fraternité telle qu’elle existe aujourd’hui. Puisque, pour ses membres, la défense de la tradition véritable ne peut passer que par la rupture avec « l’Église de Vatican II », sans la rupture originelle, quelle « raison d’être » subsisterait pour une structure qui se pense comme gardienne d’un trésor menacé ? Une institution, par réflexe de survie, peine à agir consciemment en vue de sa propre disparition. Ce réflexe est humain ; il rend aussi tout rapprochement plus ardu. C’est contre Rome que la FSSPX s’est construite et structurée, un ralliement à Rome ne pourrait signifier autre chose que son éclatement ou sa dilution.
Recevoir son charisme de l’Église ?
En réalité, la situation de la FSSPX n’est pas inédite. Elle évoque celle que connaissent de nombreuses communautés nouvelles créées dans les décennies post-Vatican II comme réponse enthousiaste ou rétive à celui-ci et ayant, presque toute, connu des problèmes divers. Ces groupes partagent souvent des traits communs : une certitude absolue de détenir la voie authentique pour vivre la foi chrétienne, une culture du « nous contre eux » qui isole et protège, l’idée messianique de sauver l’Église de ses errements, et un culte marqué autour de la figure du fondateur. Pour ces communautés aux problèmes multiples, la sortie de la crise et la réconciliation avec l’Église passe par un chemin exigeant : rompre, quand c’est nécessaire, avec l’héritage idolâtré du fondateur, entreprendre un bilan critique honnête, et se déposséder de son charisme propre pour le recevoir pleinement des mains de l’Église. Or, dans le cas de la FSSPX, ce charisme même intègre un refus viscéral de l’autorité légitime, rendant ce processus non seulement difficile, mais apparemment insurmontable.
Une immense tristesse
Cette inévitable décision suscite avant tout une immense tristesse. Tristesse pour l’Église tout entière : une blessure de plus dans un corps déjà éprouvé. Tristesse pour les familles divisées, où certains vivent dans la Fraternité quand d’autres demeurent dans la vie paroissiale « ordinaire » : les liens se tendront, les incompréhensions grandiront, et l’on sait combien ces fractures sont intimes. Tristesse enfin pour les âmes nombreuses, souvent sincères, qui risquent d’être entraînées plus profondément dans un schisme, dont on aura beaucoup de mal à croire qu’il n’est pas pleinement consommé si les « sacres » ont bien lieu. Dans cette peine, les mots d’Origène résonnent avec une gravité intemporelle, comme l’avertissement tragique d’un père : « Que personne ne se fasse illusion, que personne ne se méprenne ; hors de cette maison, c’est-à-dire hors de l’Église, personne n’est sauvé. Si quelqu’un en sort il se rend responsable de sa propre mort. C’est là qu’est le signe du sang car c’est là qu’est la purification qui se fait par le sang » (Homélies sur Josué, III.5). Les discussions continuent avec Rome, prions et implorons l’Esprit d’unité : « Qu’ils soient u
