Coincé, tourné vers le passé et gentil. C’est cela être chrétien ?

Les chrétiens passent volontiers aux yeux du monde pour des coincés nostalgiques, gentiment inoffensifs. Cette vision imaginaire du christianisme rencontre une certaine complicité de la part des catholiques qui renoncent à être le sel de la terre. Pourtant les chrétiens sont attendus et espérés, car ils sont les seuls à pouvoir porter, au nom de leur foi, ce refus sans concession du monde de la consommation généralisée.

L’ antichristianisme foncier des sociétés occidentales contemporaines, loin d’être superficiel ou anecdotique, exprime une vérité de fond sur celles-ci. En tout et partout, nos sociétés valorisent l’appropriation des autres et des choses et font de cette appropriation la condition de la sagesse et du bonheur. Mais les chrétiens sont-ils eux-mêmes exempts de toute responsabilité dans cet antichristianisme « de principe » qui s’installe progressivement dans notre monde ?

Là, comme ailleurs, les « intégristes » et les « progressistes » ont des réponses toutes prêtes à cette question. Pour les premiers, l’abandon, quelque part dans le passé, des sains principes et des traditions immuables est responsable de l’antichristianisme contemporain. Les « intégristes » ne voient dans notre présent qu’un anti-passé, et ne réalisent pas que le présent est toujours, même lorsqu’il s’en défend, une conséquence du passé, de sorte que le passé porte toujours sa part de responsabilité dans le présent. Quant aux « progressistes », soit qu’ils assurent que l’Église paie pour ses péchés de jadis, soit qu’ils accusent l’Église d’être toujours en retard sur son époque, l’histoire de ces cinquante dernières années est là pour les contredire. Il semble en effet que plus l’Église accomplit des efforts pour aller dans le sens de l’époque, comme l’on dit, plus elle suscite l’hostilité, agrémentée de moqueries.

Si l’on veut être polémique, on dira qu’être chrétien aux yeux du monde, et donc à nos yeux un peu quand même, c’est être coincé, tourné vers le passé et sagement gentil ».

Il faut donc se résoudre à abandonner ces deux logiciels également usés et apprendre à voir le problème autrement. Si les chrétiens portent quelque responsabilité dans l’antichristianisme contemporain, ce n’est pas parce qu’ils sont infidèles à un passé mythifié, ce n’est pas parce qu’ils se conforment insuffisamment à un présent idéalisé, c’est surtout parce qu’ils sont ce qu’ils sont et que ce qu’ils sont ne va pas.

Être chrétien aux yeux du monde : coincé et gentil

« Ils sont ce qu’ils sont » : pour comprendre cette expression, il faut s’interroger sur ce qu’être chrétien signifie dans notre monde. La réponse à cette question paraît évidente. Être chrétien, c’est croire au Christ ressuscité. Pourtant, les choses sont ici beaucoup plus embrouillées qu’il n’y paraît. Dans les faits, la foi au Christ ressuscité ne correspond pas du tout à la représentation que notre monde se fait d’un chrétien. Pour le monde, il y a en réalité trois modalités qui expriment, aujourd’hui, l’appartenance au christianisme : la première, c’est l’affirmation, sinon la pratique, d’une morale sexuelle jugée « rigoriste » puisque personne ne s’en réclame en dehors des chrétiens ; la seconde, c’est l’appartenance à une identité culturelle « chrétienne », mélange vague de clochers de village, de messes de minuit et de Requiem de Mozart, autrement dit la mémoire et l’art ; la troisième, enfin, c’est un effort de spiritualisation de la morale des droits de l’homme commune à tous ceux qui se réclament de l’humanisme occidental.

Il est bien certain que beaucoup de chrétiens occidentaux échappent au simplisme de cette caractérisation et que, parmi eux, il en existe qui vivent leur foi avec une sincérité et une profondeur admirables. Dieu seul, du reste, connaît le secret des âmes. Mais notre propos porte sur la représentation collective du christianisme dans notre monde et, quelles que soient les approximations et les réductions engendrées par les représentations collectives, celles-ci sont suffisamment puissantes pour imposer leurs lois, auxquelles on finit par se soumettre sans même s’en rendre compte.

Aussi, jour après jour, le christianisme occidental contemporain finit par se confondre effectivement avec la somme des trois modalités que j’ai énoncées plus haut : une morale sexuelle restrictive + une mémoire identitaire + une morale générale de la gentillesse individuelle et collective au service des droits de l’homme. Si l’on veut être polémique, on dira qu’être chrétien aux yeux du monde, et donc à nos yeux un peu quand même, c’est être coincé, tourné vers le passé et sagement gentil.