Pourquoi faire l’éloge de la pauvreté ?

Pourquoi donc l’Eglise est-elle si attachée à la pauvreté ? Le frère Nicolas Morin, franciscain, nous explique ce qu’est la vertu de pauvreté. Et propose de découvrir les richesses cachées d’une vie à la suite du Christ pauvre.

Sophie de Villeneuve : « Nul ne peut servir Dieu et l’argent » : cette phrase de Jésus rapportée dans l’évangile de Luc fait écho à beaucoup d’autres avertissements : « Méfions-nous de la richesse », laisse souvent entendre Jésus. Les premiers chrétiens ont adopté un style de vie conforme à ces paroles, les plus grands saints ont vécu dans la pauvreté, et tout religieux doit en faire le vœu. Pourquoi l’Eglise fait-elle si grand cas de la pauvreté, alors que par ailleurs elle lutte contre la misère, et que souvent dans son histoire elle fut loin de respecter les conseils évangéliques de pauvreté ? Saint François disait que la pauvreté est une vertu royale. Qu’a-t-elle à nous dire ?

Nicolas Morin : La pauvreté nous dit Dieu. On ne choisit pas d’être pauvre par injonction morale, ni même par choix de solidarité avec les pauvres. On choisit d’abord d’être pauvre pour suivre le Christ pauvre. François a découvert que le Christ s’est fait pauvre pour nous. Dieu est pauvre parce qu’il est un être de relation. Le Père ne garde rien pour lui, mais il donne tout ce qu’il est, et c’est dans ce don total de sa vie qu’il engendre le Fils. Et le Fils, Jésus, se reçoit tout entier du Père.

Ça veut dire que Dieu s’est appauvri en nous donnant son Fils ?

N. M. : Il ne s’appauvrit pas, il s’enrichit. Il est riche de sa pauvreté : plus on donne, plus on s’enrichit. C’est le monde à l’envers ! Il me semble très important de lier pauvreté et relation. En 1994, je venais de faire ma profession solennelle, mon engagement définitif chez les Franciscains, et j’ai été nommé à Bordeaux. Chacun est arrivé avec sa valise, dans le quartier très populaire où l’évêque nous avait demandé de vivre. Pendant un mois nous avons été hébergés chez des sœurs, puis nous avons trouvé un appartement. Nous n’avions rien, alors nous avons dû emprunter à nos voisins le matériel ou l’électro-ménager dont nous avions besoin. Le fait d’être pauvres nous a ouverts, et nous avons rencontré des gens extraordinaires. Je crois que c’est la raison d’être de la pauvreté.

Saint François demandait toujours à Dieu : Seigneur, que veux-tu que je fasse ? La pauvreté commence par cette disponibilité intérieure qui consiste à lâcher notre désir de maîtriser notre vie, et à laisser faire le Seigneur, à lui faire confiance.

Tout de même, dans la crise qui est la nôtre, pouvons-nous dire aux gens : « Bienheureuse pauvreté » ?

N. M. : La pauvreté évangélique n’est pas la misère. La misère de celui qui ne sait pas comment il va finir le mois et nourrir ses enfants, c’est une misère qui n’est pas digne. Il faut évidemment lutter contre cette misère-là. La pauvreté évangélique, c’est autre chose. C’est renoncer à se suffire à soi-même. Celui qui amasse dans ses greniers, qui a tout ce qu’il lui faut, qui construit de grands murs autour de sa maison et pense que là est le bonheur, découvre un jour qu’il est affreusement seul. Etre autosuffisants nous isole. La pauvreté, c’est se donner les moyens de rester ouverts, à la providence, à la bonté de Dieu, à ce qu’il veut pour moi, et ouverts aux autres.