La gloire d’être inutile

Le goût de l’homme contemporain pour l’euthanasie s’inscrit dans une logique de consommation, rétive à toute inquiétude spirituelle. Ce sont pourtant les plus fragiles, montre le père Luc de Bellescize, qui nous donnent le sens de l’essentiel : ils sont aimés pour ce qu’ils sont et non parce qu’ils sont utiles.

Luc de Bellescize – publié le 22/09/22

Sans la partager, je comprends très bien la logique de l’euthanasie et l’écrasante majorité des sondages en sa faveur… Il faudrait voir les questions posées. S’il faut choisir entre la dégradation inéluctable d’une mort lente et une charmante infirmière qui vient vous endormir gentiment, le résultat sera unanime en faveur de la deuxième proposition. L’euthanasie constitue les dernières marches du tapis de sang de la culture de mort. Nous avons décidé depuis longtemps d’être les arbitres de la vie naissante et de choisir qui mérite de vivre ou de mourir, rien ne nous empêche donc d’être les arbitres de la vie finissante. La transgression majeure est déjà franchie depuis longtemps.

Une logique conforme à la paganisation

Dalida voulait « mourir sur scène au son des projecteurs ». Je puis comprendre que l’on se contente d’une « mort douce », selon l’étymologie du mot, dans un bon lit si possible, pourquoi pas dans une clinique en Suisse impeccablement propre sur un fond de musique commerciale relaxante, avant de finir saupoudré sur le lac Léman pour servir de nourriture bio-équitable aux carpes. Le bio équitable restant à prouver… Si nous considérons le corps humain comme un matériau biodégradable et non le mémorial d’une personne promise à la résurrection, ayons au moins pitié des carpes. 

Cette logique de « choisir sa mort », ou de la choisir pour ceux qui ne sont plus en état de le faire, dérive inéluctable que nous constatons dans les pays qui ont déjà légalisé la mise à mort des faibles, semble tout à fait conforme à la paganisation du monde. Le pater familias romain avait droit de vie ou de mort sur son enfant et Sparte éliminait ceux qui avaient la moindre tare. Si nous oublions le fondement chrétien de notre anthropologie occidentale, à savoir l’incarnation de Dieu dans notre chair et son entrée dans la souffrance et dans la mort, qui donne à tout homme, fût-t-il le plus disgracié ou le plus obscur, une incomparable noblesse, les vieux démons de l’avoir et du pouvoir nous rattraperont toujours. Car au fond, malgré les justifications humanistes et les sentiments larmoyants, et malgré les drames — hautement instrumentalisés — qui blessent notre terre de larmes, il s’agit aussi d’une question d’argent. Les soins palliatifs coûteront toujours plus cher qu’une piqûre d’injection létale.

Au fond, nous avons perdu la grande espérance, celle de la vie éternelle ; il ne reste plus alors que la terre qui se rétrécit comme une peau de chagrin et le temps laissé à sa propre finitude.

Au fond, nous avons perdu la grande espérance, celle de la vie éternelle ; il ne reste plus alors que la terre qui se rétrécit comme une peau de chagrin et le temps laissé à sa propre finitude. Pas d’autre perspective que la pendule de Brel « qui dit oui, qui dit non, qui dit : je vous attends ». Si l’homme est né du hasard et s’en va vers le rien, il devient le bateau ivre de Rimbaud qui n’est plus guidé par les haleurs et descend les fleuves impassibles. L’obsession de l’horloge a remplacé la patience de l’éternel. Le réflexe survivaliste consiste donc à éviter soigneusement toute inquiétude spirituelle. Il ne faut surtout pas réveiller l’appel enfoui d’un Dieu que l’on a lentement mis à mort, non sans mal, dans notre conscience émancipée. Nous sommes simplement conviés à consommer la vie tant qu’on peut en jouir, comme un hamster boulimique qui tourne frénétiquement dans la roue de sa cage, car chaque heure qui passe est un pas vers le néant. 

Telles sont les deux options qui s’offrent à l’athéisme pratique et irréfléchi, devenu l’air commun de l’homme occidental : excitation et dépression. Il suffit de transmuer la quête métaphysique du sens en obsession sanitaire et exaltation du bien-être, puis de prendre des antidépresseurs quand la diminution de nos capacités nous empêchera de jouir en rond. Le troisième acte consistera à demander « librement »la mort quand la société nous renverra l’image d’être un déchet coûteux. En réalité, ces choix se succèdent inéluctablement. Hemingway a brûlé sa vie de bars en bars et de femmes en femmes avant de se tirer une balle dans la tête quand il sentit venir l’impuissance, le diabète et la cécité. 

La fragilité, une fissure dans le blindage des cœurs

C’est la chanson de Starmania : « Nous, tout ce qu’on veut, c’est être heureux, être heureux avant d’être vieux », comme si « être vieux » était nécessairement être malheureux. Comme si le bonheur était le monopole de la jeunesse. Il se passe pourtant tant de choses belles au pied du lit des mourants. La fragilité fissure le blindage des cœurs. Pensons à la magnifique chanson d’Aznavour, La Mamma, où les enfants reviennent de loin, même ceux du sud de l’Italie, même le fils maudit, lui jouer doucement des airs de guitare et chanter des Ave Maria. Les nœuds de la vie se dénouent devant la mère qui meurt. Car les plus fragiles nous donnent le sens de l’essentiel et de la gratuité qui fait l’éminente dignité de notre vie humaine : celle de ne servir à rien. Celle d’être infiniment au-delà de l’utilitaire. Celle d’être une histoire sacrée. Nous sommes des serviteurs inutiles (Lc 17, 10). C’est là notre gloire. Mourir dans la dignité, c’est certainement bénéficier de soins qui apaisent les souffrances de l’esprit et du corps. Mais c’est aussi mourir en ne servant à rien, et en étant aimé quand même. Non pour ce qu’on a, mais pour ce qu’on est.