À Lourdes, le temps mémoriel et pénitentiel des évêques au son du glas

Après avoir reconnu la responsabilité institutionnelle de l’Église dans les abus sexuels commis en son sein, les évêques de France ainsi qu’une centaine de prêtres, laïcs et religieux ont vécu, samedi 6 novembre, un temps mémoriel et pénitentiel à Lourdes. Un temps grave, lourd et essentiel.

Sous un soleil froid d’automne, ce samedi 6 novembre au matin, les visages étaient graves dans le sanctuaire de Lourdes. Après avoir reconnu la veille la responsabilité institutionnelle de l’Église dans les abus sexuels commis dans l’Église ainsi que la dimension systémique de ces violences, les évêques de France ainsi qu’une centaine de prêtres, laïcs et religieux se sont rassemblés afin de vivre un temps mémoriel et pénitentiel.

« Ici, ensemble, rassemblés pour recevoir le rapport de la Commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Eglise (Ciase), nous voulons marquer ce lieu de Lourdes pour un premier témoignage visuel qui fera mémoire de tant de violences, de drames et d’agressions », a déclaré Hugues de Woillemont, porte-parole de la Conférence des évêques de France (CEF). Une photo, prise par une victime, montrant une sculpture de tête d’enfant pleurant a été dévoilée. Scellée au mur de l’hémicycle dans lequel se réunit l’épiscopat pour son Assemblée plénière, elle préfigure la construction d’un « lieu de mémoire », décidée en mars par les évêques, mais dont les modalités n’ont pas encore été définies. « Dans les yeux de l’enfant se mêlent la souffrance de la violence subie, le déni de sa parole et une grande solitude », a indiqué le président de la CEF, Mgr Éric de Moulins-Beaufort.

Au son du glas

Les évêques, qui n’étaient pas en habit à la demande express des victimes, ainsi que les personnes réunies ont ensuite traversé le Gave afin de se rendre sur le parvis de la basilique Notre-Dame du Rosaire pour une prière pénitentielle. Il ne s’agit pas d’une demande de pardon aux victimes mais d’implorer la pitié de Dieu pour la consolation des victimes et toute l’Église. Ce temps pénitentiel, rythmé par la sonnerie du glas de Lourdes, restera certainement comme l’un des moments les plus forts de l’Assemblée plénière.

« Ô Dieu, pardonne-nous de n’avoir pas compris que le pouvoir que tu nous donnes demande une exemplarité sans faille. Pardonne-nous d’avoir pris ta miséricorde pour une tolérance devant le mal », a lu Mgr Éric de Moulins-Beaufort alors qu’il était agenouillé sur les marches de la basilique du Rosaire, au pied d’une grande croix rouge, simple et nue, dressée pour l’occasion.

Intervention de Mgr Eric de Moulins-Beaufort

« Petit enfant qui pleure,

Petit garçon qui t’en étais allé servir la messe, plein de fierté, petite fille qui allait te confesser le cœur plein d’espérance du pardon, jeune garçon, jeune fille, allant tout enthousiaste à l’aumônerie ou au camp scout. Qui donc a osé souiller votre corps de ses grosses mains ? Qui a susurré à votre oreille des mots que vous ignoriez ? Qui vous a imposé cette odeur qui vous imprègne ? Qui a fait de vous sa chose, tout en prétendant être votre meilleur ami ? Qui vous a entraîné dans son secret honteux ?

Petit enfant qui, à jamais pétrifié, pleure sous les voûtes d’une cathédrale, petit enfant des centaines de milliers de fois multiplié !

Quelqu’un t’a photographié. Il permet à beaucoup de te voir, de te regarder. Quelqu’un s’est reconnu en toi, a vu en toi l’image de sa destinée brisée, ravagée. Quelqu’un, en te découvrant un jour, a trouvé en toi un frère ou une sœur grâce à qui il allait pouvoir exprimer ce qu’il portait en secret, ce que tant et tant ont porté et portent sans trouver de mots pour le dire, sans trouver, et moins encore, de cœur pour les écouter.

Petit enfant qui pleure sur un pilier d’église, là où tu devrais chanter, louer, te sentir en paix dans la maison de Dieu,

Nous te regardons. Désormais, nous passerons devant toi en te voyant, en t’écoutant. Ô enfant bafoué, enfant humilié, enfant profané qui survit au fond de tant d’adultes ou adolescent suicidé, nous voulons apprendre à te regarder et à entendre le cri muet de ta souffrance.

Petits garçons, petites filles qui pleurez cachés dans les adultes que tous voient, adolescents murés en un silence qui vous a été imposé, nous vous devons cela. Nous vous le devons sous le regard de l’humanité, sous le regard de notre conscience, sous le regard du Christ notre Seigneur, que vous vouliez chanter de toute votre âme, de tout votre être, et devant qui à jamais vous pleurez.

Il est trop tard pour que nous puissions essuyer vos larmes. Il ne l’est pas de nous souvenir de vous. Votre image placée sous nos yeux, nous voudrions qu’elle imprègne nos âmes. Désormais, je ne peux entrer dans une église, pour y célébrer le mystère de la vie et de l’amour plus forts que la mort, sans porter le stigmate de votre visage qui pleure, si pauvre, si touchant, si seul, si désemparé, et si digne surtout. Tout le bien du monde ne rachète pas les pleurs d’un enfant.

Petit enfant qui pleure, petite fille, petit garçon, adolescente, adolescent, moi, Éric, évêque de l’Église catholique, avec mes frères évêques et les prêtres et les fidèles qui le veulent bien, j’implore de Dieu en ce jour qu’il m’apprenne à vous être fraternel. « Ce que vous avez fait à l’un de ces petits qui sont mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait. »